Cézanne avait ses pommes, qu’il a égrenées au fil de son œuvre ; Jean-Luc Giraud n’en a qu’une, lui, la sienne, qu’il convoque depuis des décennies pour une multitude d’autoportraits.

On serait en droit de penser que n’avoir qu’un seul sujet, toujours le même, pourrait être une manière de céder à la facilité. Il n’en est rien : c’est même du contraire qu’il s’agit. Se répéter sans jamais le faire n’est pas à la portée du premier venu. Car, va pour dix, vingt, trente fois le même sujet, le même modèle, mais après ? C’est la grâce de Jean-Luc Giraud d’avoir su tenir cette gageure. Pour cela, il avait deux atouts : d’abord sa grande maîtrise des différentes techniques picturales, ce qui va lui donner la possibilité de varier à l’infini ses modes d’expression : on n’obtient pas les mêmes effets à la peinture à l’huile qu’à l’aquarelle, à l’encre qu’à la pointe sèche*. Son humour, enfin, qui lui permet de se mettre en scène, de se railler, de montrer les diverses facettes de son personnage.

Il y a beaucoup de dérision dans la manière dont Jean-Luc Giraud se met en scène, de l’humilité aussi et de la tendresse. Et il en faut, de la dérision et de l’humilité, pour faire de son visage — mais il s’agit ici de beaucoup plus qu’un visage — le centre de gravité de toute une œuvre. Quant à la tendresse, celle-ci n’est jamais très éloignée d’une tristesse perceptible, sous-jacente (me vient à l’esprit un mot de Victor Hugo : La mélancolie est le bonheur d’être triste). Mélancolie de l’homme vieillissant au souvenir de l’enfant qu’il fut ou présence de l’enfant dans un corps vieillissant ? Mais nulle aigreur, nul ressentiment chez notre peintre qui a le sourire et la malice d’un Alphonse Allais ou d’un Jules Renard

Les monotypes reproduits ici ne donnent pas toute la mesure du talent de Jean-Luc Giraud (Talent n’est pas le mot, qui n’implique qu’une sorte de dextérité, alors qu’il s’agit de beaucoup plus que cela).

Cette œuvre revisite plusieurs siècles de dessins et de peintures en y apportant une touche de fraîcheur, d’intelligence et de sensibilité. À une époque où l’on a réussi à bannir un enseignement simple et modeste du dessin au profit du n’importe quoi et du presque rien (démocratisation ou crétinisation de l’art, à chacun son langage), il est réconfortant de rencontrer un homme — pas un artiste, et j’y tiens — un homme du commun pourrait-on dire, qui a toutes les qualités, et de l’art et du cœur.

 

Claude ROFFAT