Inutile d'ajouter que ma mère est très fière de mon parcours, et que cette pensée me réjouit.

   C’est alors que survient un événement inattendu à l’occasion de ma première visite à mes parents peu après mon retour en France. Nous finissons juste de dîner, quand mon père s'adresse à ma mère.

   – Jeanne, tu devrais montrer tes broderies à Jean-Luc.

   Celle-ci va chercher, de mauvaise grâce, un carton à chaussures caché dans un placard et me présente un empilement de petites broderies raffinées aux couleurs chatoyantes.

Je découvre tout un univers d'inspiration mystique : paysages hantés d'oiseaux fabuleux, personnages de contes de fée, vases ruisselant de somptueux bouquets de fleurs, et même hommages au Tao.

   La technique est à la fois atypique et savante. Il me revient alors le souvenir de ma mère me racontant qu'après avoir obtenu son certificat d'études elle avait travaillé dans un atelier de broderie.

   – On m'avait surnommée Doigts de fée.

    Je n'en crois pas mes yeux.

   – Maman, mais c'est toi l'artiste de la famille !

   – Tais-toi, c'est juste un passe-temps.

   Je lui demande en repartant de Saint-Étienne si elle veut bien me confier quelques unes de ces broderies.

   – Prends-les toutes, et surtout offre-les à tes amis qui t'aiment tant.

 

   Je n'ai pas manqué de réaliser ce vœu, mais je me suis également empressé de les montrer à différentes personnes, dont le directeur de l'école des Beaux-arts d'Angers de l'époque, Pierre Thézé. Enthousiaste, il me propose aussitôt d'organiser une exposition dans la galerie de l'école. Ma mère s’y oppose, prétendant qu’il s’agit simplement d’un geste amical envers son fils. Un jour, je les montre à Laurent, il les trouve magnifiques. Le hasard veut qu'il parte le lendemain pour Lausanne où il a rendez-vous avec Michel Thévoz, alors directeur des collections de l'art brut. Il emporte avec lui les broderies dans leur vieux carton. Michel Thévoz, immédiatement séduit, demande à faire l'acquisition de quinze d'entre elles pour les collections de l'art brut.

   Tout heureux j'en avise ma mère, en la félicitant (bien maladroitement d'ailleurs).